Oberkampf : révolutionnaire et patriote à Jouy-en-Josas

Conférence donnée par Etienne Mallet le 7 avril 2015 au Musée de Jouy en Josas

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Pourquoi cette conférence consacrée à Oberkampf révolutionnaire et patriote à Jouy en Josas? Pour deux raisons principales :

1) Elle permet d’illustrer un des aspects de la personnalité d’Oberkampf dans des circonstances exceptionnelles ;

2) Elle évoque des périodes extrêmes en événements souvent violents : la révolution française et les guerres, riches d’enseignements.

La révolution s’étend de 1789 à 1794 .Les guerres sévissent pendant la révolution, puis en 1804 et 1805 alors que la région est occupée par les troupes étrangères russes puis prussiennes.

Jouy en Josas n’est, alors, pas le village tranquille que l’on pourrait imaginer. Cela n’était pas si lointain, environ quatre générations seulement. Vos quatrièmes arrière grands parents.

Des périodes qui, avec le recul, sont à mes yeux intéressantes aussi, parce qu’elles ne sont pas sans rappeler des épisodes actuels qui se déroulent, en ce moment même, dans diverses parties du monde où le fanatisme et les guerres continuent de sévir. L’histoire, hélas, est parfois un éternel recommencement, et l’on en tire trop rarement les enseignements.

Mes sources documentaires ont été principalement : le Mémorial Oberkampf ; un très intéressant travail fait par le GRH et publié il y a près de 25 ans et intitulé : « Jouy-en-Josas un village sous la révolution » ; et tous les autres documents familiaux utilisés pour mon livre « Vivre pour entreprendre ».

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14 juillet 1789 : prise de la Bastille, un événement symbolique fort qui marque le début de la révolution française. Mais la révolution était rampante depuis déjà de nombreuses années. Il suffisait d’un concours de circonstances pour déclencher l’étincelle dans un contexte de plus en plus lourd : famines à répétition, impôts trop élevés, climat d’insécurité due aux pillages dans les campagnes et les villes.

La France est alors sous le régime de la monarchie absolue depuis huit siècles. En simplifiant l’état des lieux : le Roi a tous les pouvoirs ; partagés avec la noblesse et le haut clergé. Les seigneurs nobles ont le pouvoir de police et de justice. Le clergé le pouvoir administratif quotidien, et l’on dirait aujourd’hui, communal. Seules les classes paysannes payent des impôts au profit des seigneurs et du Roi. La taille et autre impôts sont pour les seigneurs et le Roi, la dîme pour l’Eglise.

À Jouy-en-Josas le seigneur est Le Marquis de Beuvron qui a toujours sa rue qui part de la Mairie de Jouy. Il demeure dans le Grand Château toujours là, même si son architecture a été modifiée, et qui abrite aujourd’hui un centre de formation d’HEC pour les entrepreneurs. Le Marquis est propriétaire de plus de 160 ha affermés pour la plupart à des paysans. Le Marquis avait été tout à fait hostile à l’arrivée en 1760 d’un Oberkampf roturier, étranger, et protestant. Il lui avait mis un maximum de bâtons dans les roues.

Face à la montée des colères Louis XVI convoque des Etats Généraux pour tenter des réformes trop longtemps différées en raison de l’hostilité des nobles et du haut clergé. Le Roi est fortement poussé par ses ministres réformateurs, et notamment Necker, ami d’Oberkampf. Le peuple, via les paroisses, est appelé à faire part de ses souhaits dans des cahiers de doléances.

Les habitants de Jouy font part des leurs en 38 articles. J’en cite quelques-uns : instauration d’un vrai pouvoir législatif, droit de propriété inviolable, suppression des tribunaux d’exception, liberté de la presse, inviolabilité des correspondances postales, suppression des privilèges indus comme les pensions non justifiées dispensées selon le bon vouloir du Roi, plus terre à terre : permission de détruire les lapins qui ravagent les récoltes, etc…

Parmi les signataires on relève les noms d’Henry Petineau, fils du beau-frère Oberkampf du nom de sa première femme, et Philippon, précepteur de ses enfants.

Oberkampf pratique ce qu’on appellerait aujourd’hui l’entrisme pratiqué par les services spéciaux ou encore il y a peu, utilisée par les trotskistes infiltré dans les syndicats, pour mieux contrôler une situation où la retourner à leur profit. Oberkampf va avoir recours à ce stratagème de façon systématique. Non à des fins policières ou politiques, mais essentiellement pour préserver Jouy, ses habitants, et la Manufacture en plein essor.

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Mai 1789 : Oberkampf assiste avec grand intérêt aux séances des Etats généraux à Versailles. Il est accompagné de plusieurs jovaciens. Il y a une délégation de Jouy aux Etats généraux. « J’y reste, écrit-il à sa femme Elisabeth partie dans sa famille à Caen, de 9 heures à 12 heures. Le verbe et les propos foisonnant des orateurs sont fascinants et enrichissants. Il y a tous les jours 2000 spectateurs. Il faut être là de bonheur pour avoir de bonnes places ». Il ajoute : « Je trouve cela infiniment plus intéressant que les plus beaux des opéras. » Je vous laisse juge de cette comparaison un peu étrange. Mais peut-être pas tant que cela car les joutes oratoires des Mirabeau et autres représentants du peuple étaient tonitruantes.

Ces Etats généraux sont une sorte de happening où les orateurs proposent de multiples réformes qui vont de l’instauration d’une justice indépendante, à la reconnaissance du droit de chasse pour tous, et à un vote par tête et non par corps constitué : noblesse, Clergé, Tiers Etats, ce qui donnerait une majorité au Tiers Etat.

Dans la foulée Oberkampf invite à déjeuner à la Manufacture des députés du Tiers Etat par exemple de Caen, Carcassonne, Villefranche-sur-Saône ou du Dauphiné. Les conversations abordent principalement les sujets économiques et sociaux : comment faire décoller notre industrie ? Comment réduire les inégalités ? Quels impôts lever et comment les répartir de façon juste ?

Oberkampf est marqué : par son enfance difficile et laborieuse (’il travaille depuis l’âge de 12 ans) ; par les épreuves endurées alors qu’il est un simple ouvrier exploité débarquant à Paris à l’âge de 20 ans ; par l’hostilité qu’il rencontre à son arrivée à Jouy-en-Josas.

Il est aussi habité par des convictions qui se rejoignent : la religion protestante dans laquelle il a été élevé ; la philosophie des lumières qu’il découvre en France.

Le protestantisme rencontre un large écho en Europe en réaction contre les excès de l’église catholique. Il est plutôt hostile à la hiérarchie et aux corps intermédiaires. Il est non dogmatique mais tolérant. Il fait appel à l’individu plutôt qu’à la collectivité.

La philosophie des lumières qui est aussi une réaction contre la pensée dominante, prône l’appel à la raison, au progrès, à l’abolition des privilèges. Signe de ralliement d’Oberkampf : il appelle son fils et sa fille Émile et Émilie en sympathie avec les idées de Jean-Jacques Rousseau auteur du célèbre ouvrage consacré à l’éducation et intitulé Emile. C’est un acte iconoclaste. Il faut savoir que le nom de Jean-Jacques Rousseau était honni il y a encore peu de temps avant la Révolution. Que le philosophe était personae non grata, autrement dit interdit du territoire français.

L’année 1989 est créative et foisonnante, mais non sans connaitre un désordre croissant et de nombreux excès et exactions.

Comment éviter les menaces qui pourraient peser sur la Manufacture ?

21 février 1790 : Oberkampf est élu Maire de la commune de Jouy-en-Josas par les habitants. C’est le premier Maire élu. Il passera le flambeau deux ans après à son beau-frère Jacques Pétineau. Il est soucieux, conformément à son caractère, de ne pas se mettre en avant. Il souhaite sans doute aussi éviter tout conflit d’intérêts trop visible entre ses fonctions de magistrat de la commune et de chef d’entreprise.

004Samuel Widmer, neveu d’Oberkampf, est devenu commandant de la Garde Nationale chargée de faire régner un ordre menacé en permanence. Il se rend le 14 juillet 1790 avec 15 autres gardes de Jouy-en-Josas à la grande Fête de la Fédération au Champ de Mars à Paris. On y célèbre alors l’anniversaire de la prise de la bastille et l’union nationale autour du Roi Louis XVI, encore populaire pour quelque temps. Il sera décapité deux ans et demi après, le 21 janvier1793.

Sur le croquis on reconnait : à gauche Louis XVI qui prête serment devant l’autel de la liberté ; à droite La Fayette à cheval ;Marie Antoinette en bas.

005Oberkampf reste un entrepreneur entreprenant pendant toutes les années révolutionnaires. Dans les années 90, il lance à la Manufacture le chantier du grand bâtiment du 110 m éclairés par 342 fenêtres. Il fait fabriquer le « bastringue » machine à graver en relief les dessins et qui imprime en six jours ce qui mettait au paravent six mois. Une révolution, technique celle-là, qui conforte l’avance de la Manufacture et fera l’admiration de Napoléon lors de ses visites ultérieures à Jouy.

Oberkampf signe une pétition à l’Assemblée Nationale contre un un projet de décret royal de septembre 1791 accordant à la République de Mulhouse encore indépendante du Royaume, des droits de douanes favorables pouvant menacer les toiles imprimées en France et en particulier à Jouy. Le GRH a trouvé trace du document tout récemment. Il est très intéressant car il montre qu’à côté des batailles politiques il y avait aussi les batailles économiques et Oberkampf y participait. En outre dans cette pétition c’est toute la problématique, très actuelle, des distorsions de concurrence entre Etats qui est exposées et argumentées.

006Les toiles de Jouy continuent à se vendre pendant toute la Révolution pour robes, fichus, dessus de lits, même si la commercialisation et le rythme de travail sont freinés en raison des troubles. En particulier les séries bonnes herbes composées de fleurs des prés, mignonettes composées de petits dessins dits, ou encore la série dite ramoneur composées de fleurettes sur fond sombre.

Les nobles étaient plutôt amateurs de perses représentants fleurs, animaux et autres motifs exotiques. Les bourgeois, classe montante, plutôt les scènes à personnages. Le peuple les fleurettes.

1792 : l’Europe est liguée contre la France révolutionnaire. L’Assemblée du Corps Municipal, c’est ainsi que l’on appelle le conseil municipal, présidée par Oberkampf, se réunit le dimanche 14 août à l’issue de la grand-messe. Elle proclame « la patrie en danger », comme cela est le cas à travers toute la France. Cela signifie que les hommes peuvent être réquisitionnés et que les armes devaient être déclarées pour être rapidement utilisées.

La guerre est déclarée à l’Empereur François II d’Autriche-Hongrie. Jouy contribue à grossir le rang des armées. La Manufacture se dégarnit quelque peu. Les habitants qui ne partent pas au front assurent l’approvisionnement des troupes. Les célibataires valides moissonnent dans la plaine voisine de Saclay. Le neveu Samuel Widmer, toujours lui, en raison de ses compétences en chimie organise pour les poudrières de la République la récolte du salpêtre, ou nitrate de potassium, qui mélangé à du souffre et du charbon de bois, fait de la poudre à canon. Une véritable chasse sur les murs et dans les caves de la région est lancée. Le comité des poudres et salpêtre de Paris mentionne la commune de Jouy comme ayant fourni le plus fort contingent et les plus beaux cristaux.

007Après la victoire de Valmy contre les prussiens le 20 septembre 1792 une sorte d’euphorie gagne la population. Tout le monde se tutoie. On s’interpelle citoyen, citoyenne. Au bas des lettres on écrit « liberté, égalité, ou la mort ». On signe « salut et fraternité ». Les hommes portent au chapeau la cocarde nationale. Les dames l’épinglent dans leurs cheveux. La femme d’Oberkampf Élisabeth arbore une large ceinture tricolore. A Versailles comme ailleurs il ne fait pas bon se promener trop bien habillé au risque d’être injurié « de sale aristocrate ».

21 septembre 1792 : la République est proclamée : « une et indivisible ». La Royauté est abolie. Les actes officiels sont désormais datés de l’an I. Les mois prennent des noms champêtres de saisons. Au printemps Avril devient Floréal, en Automne Octobre devient Brumaire, en hiver Février devient Ventôse, etc…

Une missive du gouvernement révolutionnaire daté du trois Floréal An I, donc du 3 avril 1792, et signée de cinq membres du Comité de Salut Public, est adressée à Oberkampf. Elle proclame, je cite, « le comité de salut public, concernant les mesures de police générale de la république, requièrent le citoyen Oberkampf pour être employé à continuer avec sa femme et ses enfants ses opérations qui ont été reconnues utiles à la république ». Reconnue utile à la République : ouf ! la phrase sonne agréablement aux oreilles d’Oberkampf qui peut poursuivre ses activités, même si l’environnement est loin d’être paisible. Il est même menaçant.

Un dimanche de septembre 1792 un convoi de prisonniers considérés comme contre-révolutionnaires, venu d’Orléans arrive à Jouy. Il est 1heure de l’après-midi. Le chef sans-culotte (les sans-culottes sont ainsi nommés parce qu’il porte des pantalons et non plus des chausses et des bas), veut aller à Paris en passant par Versailles pour déférer les prisonniers devant un tribunal révolutionnaire avant qu’ils soient vraisemblablement exécutés. L’escorte est formée de quelques soldats en uniforme et d’une cohorte hétéroclite coiffée de bonnets phrygiens rouges inspirés de celui de Spartacus chef des esclaves révoltés contre Rome. Ils ont fusils, sabres, piques et bâtons. Le chef a un aspect farouche et se distingue par son tricorne coiffé par-dessus un madras et porte un pistolet à la ceinture.

Le cortège avec 53 prisonniers ligotés dans des chariots descend du bois Chauveaux et s’arrête devant les portes de la Manufacture. Le chef demande à parler à Oberkampf. Le Maire de Versailles M. RIchaud est arrivé quelques instant auparavant pour avertir Oberkampf qu’il avait été informé de l’intention des miliciens d’exécuter les prisonniers sur place si on ne les laissait pas aller jusqu’au tribunal révolutionnaire à Paris. Oberkampf tente alors avec le Maire de Versailles de gagner du temps. Il assure aux sans-culottes qu’ils peuvent poursuivre leur chemin sans encombre.

Dans les chariots des prisonniers on reconnaît différentes personnalités notamment l’ancien gouverneur de Paris, le commandant de la garde constitutionnelle du Roi, des évêques et d’anciens ministres de Louis XVI. La colonne s’éloigne de Jouy et passe au pied de la maison des vignes, tout près de l’actuel Musée de la Toile de Jouy, où s’était réfugié la famille Oberkampf. C’est alors qu’un groupe de trois individus arrache un prisonnier hors de son chariot en feignant de vouloir le massacrer dans le fossé proche. En réalité c’était pour le délivrer et cet acte de bravoure est le fait d’un graveur de la Manufacture mal nommé Montsanglant, mortifié que son beau-père soit par ailleurs un bourreau actif des troupes révolutionnaires.

008Malgré tous les efforts du Maire de Versailles on ne put empêcher le lynchage des prisonniers, la dépouille des cadavres, puis l’incendie de leurs vêtements place Dauphine, aujourd’hui Place Hoche non loin de l’Eglise Notre Dame. Le même mois la moitié des prisonniers incarcérés à Paris, soit 1400 dont 200 prêtres, sont massacrés. Ailleurs dans le pays la terreur bat aussi son plein.

Mais à Jouy Oberkampf a réussi, une fois encore, à prendre le contrôle de la situation. Pour combien de temps ?

À la fin de l’année 1792 la chasse aux prêtres réfractaires qui n’ont pas fait allégeance à la Révolution est lançée. Une loi permet la réquisition des objets du culte. À Jouy Oberkampf, encore Maire, ne peut s’y opposer au nom du respect de la loi. De longs et difficiles pourparlers s’engagent entre le commissaire révolutionnaire soutenu par une partie de la population et le curé Humbert soutenu par une autre partie de la population. Cris et injures fusent de part et d’autres. Pour éviter les violences Oberkampf propose de prendre à sa charge l’argenterie qui serait nécessaire au culte.

A Paris la messe de Noël est interdite. A Jouy sans doute aussi mais je n’ai pas trouvé trace de confirmation.

1793 : le parti Montagnard mené par Robespierre crée des cellules révolutionnaires dont celles de Paris nommé le Club des Jacobins. Les clubs essaiment à travers le pays et notamment à Jouy sous le nom de sociétés populaires.

La société populaire de Jouy ouvre sa première séance au mois de décembre dans l’église Saint-Martin reconverti en Temple de la Raison. Son président et son secrétaire élus sont, devinez, Samuel Widmer et Pétineau fils. L’assemblée de la société comprend de nombreux citoyens ouvriers de la Manufacture.

Le préambule du règlement de la Société Populaire de Jouy est, à nos yeux d’aujourd’hui, assez étonnant. Je vous lis un extrait : « le bonheur de la société dépendant entièrement de l’union de la fraternité et de la surveillance, les citoyens composant la société populaire de Jouy ont solennellement déclaré qu’ils adjuraient le fanatisme et la superstition et qu’ils élevaient le temple de la raison et de la vérité sur les débris de celui de l’hypocrisie. La société populaire de Jouy s’occupera principalement des devoirs du citoyen républicain, des vertus morales et sociales, de l’amour de la liberté, de l’égalité et de la fraternité une et indivisible qui forment le faisceau français indissoluble » etc…

.Le verbe est ampoulé, pompeux et exalté. Mais derrière cette phraséologie il y avait des actions radicales : conversion des églises en temple de la Raison, abjuration du catholicisme et du christianisme en général, au profit du seul culte de la raison, chasse aux nobles émigrés et confiscation de leurs biens comme ce fut le cas de ceux du Marquis de Beuvron.

Oberkampf, qui agit par personne interposée, laisse courir les paroles aussi enflammées soient-elles. Mais il bloque fermement les actes excessifs. Ainsi sur intervention personnelle d’Oberkampf les biens du Marquis seront protégés du pillage. Et un témoignage complaisant de Philippon, le précepteur, épargnera au Marquis la prison.

Dans les rues de Jouy, comme ailleurs, des fêtes civiques sont organisées par la Société Populaire. Une procession s’ébranle vers le Temple de la Raison. La citoyenne Julie Oberkampf, première fille de l’entrepreneur, représente l’emblème de la liberté. Son fils Émile le génie de la liberté. Les bustes en plâtre couronnés de lauriers des héros révolutionnaires Marat, Chaslier, Pelletier, de Saint Fargeau sont portés jusqu’à, ce qui fut l’Eglise Saint Martin. Ils viennent remplacer les bustes des saints de la paroisse mis à l’abri à temps par le curé.

0095 juin 1794 : une imposante calèche pénètre dans la cour de la Manufacture. En descend le conventionnel Couthon porté par un domestique, car il est paralysé des jambes. Il est l’un des chefs les plus influents de la révolution, membre du Comité du Salut Public, député du Tiers Etat, et très proche de Robespierre et de Danton. Il est qualifié par les libelles de l’époque de : « panthère féroce et sanguinaire ».Il a les traits réguliers, le teint pâle, une coiffure en aile de pigeon poudrée de blanc, et une mise soignée.

Pendant la visite des ateliers Oberkampf demande à son neveu Samuel de porter lui-même Couthon. Couthon écoute avec attention les propos Oberkampf concernant les activités de la manufacture et ses initiatives sociales en faveur des ouvriers et de leur famille. Oberkampf offre ensuite un repas. Il est frugal. Le pain est ranci en raison des restrictions en approvisionnements. Couthon se fait apporter alors une corbeille pleine de petits pas de première qualité. Il en offre galamment à Élisabeth épouse d’Oberkampf. On utilise le vouvoiement et non le tutoiement en vigueur et de rigueur.

Entre la réputation et la réalité il peut y avoir un fossé, hier comme aujourd’hui. Quoiqu’il en soit Oberkampf impressionne, y compris les révolutionnaires les plus aguerris.

28 juillet 1794 : condamnation à mort de Robespierre. La période dite de la Terreur s’achève.

Oberkampf s’est démené pour contenir les exactions qui avaient sévi par ailleurs dans bien des contrées de France.

Pourquoi cette relative sanctuarisation de Jouy pendant la Révolution ?  Grâce à la personnalité exceptionnelle de l’inventeur de la Toile de Jouy. Grâce aussi l’imposant succès de la Manufacture. Et il faut le dire grâce aussi aux contributions financières d’Oberkampf à la cause républicaine : dons patriotiques en argent ; envoi de volontaires armés ; bourse pour l’habillement complet des soldats ; souscriptions à l’emprunt forcé ; mise à la disposition gracieuse de la nouvelle Assemblée  départementale de Seine et Oise, ancêtre de notre actuel Conseil Général devenu Conseil Départemental depuis cette année, de la maison acquise par Oberkampf au 77 avenue de Saint Cloud à Versailles.

Il écrit à son associé de Maraise : « il importe à mes intérêts que je paye le montant de mes souscriptions à la contribution patriotique, car je crois devoir plus qu’un autre, puisque je dois ma fortune à la France. »

Oberkampf arrivé simple immigré avait réussi à bâtir ce qui allait bientôt devenir une des plus importantes entreprise de France.

Oberkampf acquis à la cause républicaine ? Oberkampf soucieux de préserver l’avenir de l’entreprise qu’il avait créée à partir de rien ? Les deux sans doute. En tous cas Oberkampf fait preuve d’une détermination sans faille. Il déploie une habile étonnante en naviguant au milieu des dangers.

Cette volonté il va continuer à la mettre en œuvre lorsque Jouy va être occupé par deux fois par les troupes étrangères. Une occupation qui fut brève mais où l’on côtoie en permanence la catastrophe.

Dans la foulée de la Révolution et parfois au nom de ses idéaux, Bonaparte général et premier consul, puis Napoléon Empereur a conquis la quasi-totalité de l’Europe. La France est triomphante et plutôt prospère comme l’est d’ailleurs la Manufacture qui devient dans les premières années 1800 la troisième entreprise de France après la Manufacture des glaces de St Gobain et les Mines d’Anzin.

Mais les nuages s’amoncellent : crise économique ; colère due aux coûts des guerres et donc au poids des impôts ; réveil des nations qui refusent le joug napoléonien.

1814 : une nouvelle coalition s’organise contre la France. Elle réunit l’Angleterre, la Prusse, la Russie, l’Autriche, la Suède.

010En janvier 1814 : les troupes alliées étrangères entrent en Alsace. Le 31 mars Paris capitule.

Le 6 juin Napoléon est contraint d’abdiquer à Fontainebleau.

Les premiers militaires étrangers qui arrivent à Jouy sont les chevaliers gardes du Tsar Alexandre Ier de Russie, accompagnée par une belle musique, dit Oberkampf. Oberkampf joue, comme toujours, la conciliation et non l’affrontement. Il invite le colonel Kablukoff chez lui. Les officiers sont bien élevés. Ils font respecter une sévère discipline parmi les soldats.

L’occupation de Jouy dure un mois. Et l’activité de la Manufacture suit un rythme normal.

20 mars 1815 : retour de Napoléon de l’exil de l’île d’Elbe. Début des cents jours.

18 juin 1815 : Waterloo morne plaine et nouvelle défaite de l’Empereur. Napoléon abdique pour la seconde fois. Il est exilé à St Hélène.

1er juillet 1815 : un corps expéditionnaire comprenant 1500 chevaux de l’avant-garde prussienne envahie Versailles. Le combat fait rage, tout près de Jouy, dans la plaine de Vélizy. Le lendemain les prussiens brûlent le village de Vélizy. Des flammèches portées par le vent du nord tombent sur la vallée de la Bièvre. Le petit Jouy et les Loges en Josas sont livrées au pillage.

3 juillet au soir : une bande de soldats à moitié ivres essayent d’enfoncer les portes de la Manufacture. 10 chevaux appartenant à Oberkampf sont volés. Il est bon cavalier et aime se balader dans les forêts voisines.  Un officier prussien fait irruption dans le salon de la maison d’Oberkampf, l’actuelle Mairie, et vocifère menaçant : « quoi ! des meubles ! des miroirs ! des femmes ! vous devriez tous être partis dans les bois. »

Oberkampf reste de marbre. Face-à-face calme et ferme à la manière d’Oberkampf. Le hussard se retire presque poliment.

L’occupation de Jouy se prolonge cinq mois.

La population est fort inquiète. Oberkampf a un atout assez peu répandu. Il parle allemand. Cela est utile avec les soldats pour éviter les conflits avec les habitants. Avec les officiers ce n’est met pas nécessaire car la plupart sont cultivés et parle un bon français langue pratiquée alors par tous les militaires bien nés quelque soient leur nationalité. Et davantage que la langue la meilleure protection est, cette fois encore, la notoriété de la Toile de Jouy.  Jouy et les villages voisins ont la chance, si l’on peut s’exprimer ainsi, après les premiers débordements des premiers combats, d’être occupé par un régiment bien encadré par un colonel plutôt bienveillant.

Oberkampf fait des pieds et des mains pour obtenir ce qu’on appelait des sauvegardes, c’est-à-dire des sésames officiels pour que la troupe occupante protège la Manufacture. Un jeune officier prussien du nom de Lutz, âgé de 18 ans, est détaché avec ses soldats. Ils évitent le pire à plusieurs reprises en empêchant les velléités de mises à sac.

En raison de son comportement une délibération du Conseil Municipal de Jouy rendra hommage au jeune officier. Et Oberkampf lui offrira une montre en or.

L’occupation prussienne avait mal commencée. Elle ne se termine pas trop mal.

Oberkampf pouvait pourtant être considéré comme trois fois suspects et attirer pour cette raison les foudres sur Jouy :

  1. Il est originaire du royaume du Wurtenberg au sud du Saint Empire Romain Germanique et non de la Prusse situé au nord Est.
  2. Il est devenu français depuis sa naturalisation par Louis XV en 1770, 45 ans auparavant.
  3. Il a fréquenté les révolutionnaires et Napoléon venu par deux fois à Jouy en Josas.

L’entregent et l’autorité tranquille d’Oberkampf l’emportent sur ces handicaps.

Jacques Toutain, ancien Maire de Jouy-en-Josas et créateur du Musée de la Toile de Jouy, écrit dans un petit ouvrage consacré à l’inventeur de la Toile de Jouy que le nom Oberkampf signifie, ou pourrait signifier « au-dessus de la mêlée ».

Cette hauteur de vue l’a certainement aidé à traverser des périodes très difficiles et périlleuses pour la Manufacture.

Ce détachement apparent ne l’empêche pas de souffrir, moralement et physiquement, durant les premiers jours de l’invasion étrangère. Oberkampf doit fermer des ateliers ce qui n’était jamais arrivé même pendant les années révolutionnaires. Il ne peut s’empêcher de répéter autour de lui : « ce spectacle me tue ».

Un propos annonciateur. Oberkampf qui vivait pour entreprendre meurt, sereinement d’après son entourage, le 4 octobre 1815.

001« Ce spectacle me tue ! »

E.M. 07/04/15

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