Oberkampf qui êtes-vous ?

Conférence donnée par Etienne Mallet au Musée de la Toile de Jouy le Dimanche 1er février 2015 devant près de 150 personnes (trame)

P1On connait Oberkampf, mais on ne le connait pas vraiment. On en a entendu parler, mais on ne sait pas vraiment qui il est.

De nombreux livres très bien illustrés sur la Toile de Jouy ont été publiés, des ouvrages techniques ou à dominante économique sur la Manufacture comme l’ouvrage de référence de Serge Chassagne « Un entrepreneur capitaliste au siècle des Lumières » que le Musée a eu l’heureuse idée de faire rééditer chez Flammarion. De nombreuses hagiographies convenues. Des synthèses historiques comme celles des remarquables cahiers du Groupe de Recherches Historiques de Jouy en Josas qui a joué un rôle pionnier dans la redécouverte d’Oberkampf et de la Toile de Jouy.

Mais rien, ou peu, sur l’homme et sa vraie personnalité. Je me suis donc attaché pour cette conférence, à limiter mon propos à la personnalité de l’inventeur de la Toile de Jouy. A cette fin j’ai puisé dans la documentation publique, et privée, que j’ai utilisée pour mon livre « Vivre pour entreprendre ».

Pour mieux cerner la personnalité d’Oberkampf j’aborderai successivement :

1) sa physionomie car elle exprime une personnalité

2) sa jeunesse, qui est une jeunesse à la dure

3) son installation à Jouy en Josas envers et contre tous

4) l’entrepreneur hors pair

5) le précurseur social

6) le créateur d’images

7) l’homme moderne

D’entrée de jeu je vous dirai que le titre choisi pour mon livre « Vivre pour entreprendre »illustre le trait dominant d’Oberkampf.

Il consacre sa vie à entreprendre dans les deux sens du terme : être entreprenant ; et conduire une entreprise.

Oberkampf est un homme d’action qui a voué sa vie à l’entreprise.

1) Un physionomie qui exprime une personnalité

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Le portrait qui m’est apparu le plus proche de sa personnalité est le buste placé aujourd’hui dans la cour de la Mairie et sculpté à la fin du XIXe siècle par Puech.

Oberkampf n’était pas un personnage remuant, extraverti, comme on pourrait imaginer un entrepreneur de sa trempe. Le plus frappant était son visage. Il était volontaire, calme et bon. Il avait l’œil bleu et vif. Son allure générale était celle d’un homme de taille plutôt petite, une allure solide et qui dégageait une autorité naturelle.

Oberkampf est d’un tempérament réservé peu enclin à se mettre en avant.

Exemples :

Il refuse que le conseil général de Seine-et-Oise érige une statue à son effigie.

Il décline en 1801 sa nomination comme sénateur par Bonaparte alors premier Consul.

Il accepte de devenir Maire de Jouy-en-Josas en février 1790, mais pour deux ans seulement, et parce qu’il considère qu’il est le mieux à même de conduire Jouy à travers la tourmente révolutionnaire.

En résumé un homme réservé mais déterminé, qui a de l’autorité mais qui veut être bon. Des qualités qui peuvent être contradictoires, mais pas chez lui. Au contraire elles façonnent sa personnalité. 

2) Jeunesse à la dure

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On voit sur ce dessin issu d’un livre du XIX ème Oberkampf cheminer lourdement chargé mais aussi en médaillon rêver de belles parures qu’il pourrait imprimer.

Il est né le 11 juin 1738 dans le royaume du Wurtemberg, un des 350 Etats autonomes du Saint Empire Romain Germanique dans une famille de teinturier.

Sa langue maternelle est l’allemand. Sa nationalité est celle du Wurtemberg. C’est une erreur de dire qu’il est allemand. L’Etat allemand n’a pas existé avant 1871 et le royaume du Wurtemberg a perduré jusqu’en 1914 et même en tant que République jusqu’en 1945. En outre Oberkampf a été naturalisé français par Louis XV en 1770.

Les teinturiers alors n’étaient pas des nettoyeurs mais des imprimeurs. Ils donnaient des motifs et des couleurs à des toiles de coton, de laine, ou de soie, le plus souvent inspirées de toiles indiennes venues d’Inde. C’est pourquoi on les appelait des indienneurs, et les toiles qu’ils imprimaient des indiennes.

p4Dès l’âge de six ans il quitte son village de naissance. Il commence à travailler dans la manufacture familiale comme manœuvre. 

À 12 ans il part avec son père sur les routes pour louer sa force de travail dans diverses manufactures à Bâle, à Mulhouse, dans divers lieux de l’Argovie Suisse. En huit ans le jeune Oberkampf aura déménagé cinq fois.

Comme beaucoup de jeunes d’hier et d’aujourd’hui Oberkampf veut échapper à un milieu familial un peu pesant (il ne s’entend pas très bien avec son père,) et regarde vers de nouveaux horizons. Un jour d’automne 1758 il part pour Paris, sans prévenir personne, sauf sa mère.

Oberkampf est un tempérament. Pas quelqu’un de soumis aux usages. Même si il sait les respecter, quand il faut.

Il a 20 ans. Il est embauché comme ouvrier teinturier dans une manufacture située au bas du quartier Mouffetard à Paris, le Clos Payen, et qui est traversée par deux bras de la Bièvre qui se jettent un peu plus loin dans la Seine.

Il côtoie un milieu interlope d’ouvriers venus des quatre coins de la France et parlant des patois multiples et incompréhensibles. Ils viennent se réfugier dans une enclave de non-droit. L’impression d’étoffe indienne, bien qu’encore interdite, est tolérée.

Comme ses compères il est exploité et soumis aux pires conditions de vie. Il a très vite la révolte au ventre et rêve de voler de ses propres ailes pour ne plus être soumis à d’autres.

Oberkampf est à sa manière, calme et déterminée, un révolté.

Les indiennes sont interdites dans le royaume de France depuis plus de 70 ans pour protéger les entreprises françaises. Mais l’aristocratie raffole de ces étoffes venues d’Inde et protège des ateliers clandestins, comme celui où travaillait Oberkampf. Elle encourage en sous-main la contrebande venue principalement de Suisse et du Comtat Venaissin, Etat du Pape, ce qui ne manque pas de piquant.

Le roi Louis XV fini par céder aux pressions et en particulier celle de la Pompadour sa belle maîtresse. Il autorise par un Edit royal du 9 novembre 1759 la fabrication et l’impression d’indiennes en France.

C’est une révolution économique et une chance que saisit immédiatement Oberkampf avec toute son énergie et son savoir-faire technique.

Oberkampf est habile à saisir les occasions, on pourrait dire un opportuniste. Mais moins pour lui-même, que pour son entreprise.

Il décide de remonter le cours de la Bièvre jusqu’à Jouy-en-Josas, là où il y a de l’espace, de l’eau, et un marché : celui de la cour de Versailles

Il s’installe dans la modeste maison du Pont Pierre que l’on peut voir encore aujourd’hui. Il se contente d’une table d’impression sur laquelle il dort. Sans le sou il emprunte du matériel et imprime lui-même sa première toile le 1er mai 1760. La Manufacture des Toiles de Jouy est née.

3) Jouy-en-Josas envers et contre tous

Maison du Pont de Pierre

 Oberkampf a tout contre lui. Il est étranger, protestant, issu du peuple, à une époque où le Roi, l’aristocratie, et le clergé détenaient seul richesses et pouvoirs.

Le Père Humbert, curé de l’église Saint-Martin, vilipende celui qui ne va pas la messe, qui travaille le dimanche pour arroser des toiles.

Le Marquis de Beuvron seigneur de Jouy, lui fait savoir qu’il n’est que son vassal et ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues.

Son ancien employeur le traîne devant le tribunal comme, je cite : « ouvrier infidèle, cavaleur, fuyard, et révolté. » Il est condamné à une lourde amende qui restera heureusement impayée.

Un aigrefin chargé de commercialiser les toiles réussira à mettre la Manufacture au bord de la faillite en faisant signer à Oberkampf au cabaret « L’Ecu » aujourd’hui toujours là à Jouy rue Oberkampf, un écrit l’écartant de tout profit futur. Oberkampf s’en sortira malgré tout grâce à de forts appuis en haut lieu (Necker) et en particulier de M. de Maraise devenu son associé.

Oberkampf restera un homme bon. Mais aguerri, il ne sera plus naïf, et sans doute d’avantage rusé.

4) Entrepreneur hors-pair

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« La Manufacture » par Jean-Baptiste Huet, 1807.

Louis XVI qui a succédé à Louis XV en 1774 consacre l’entreprise le 19 juin 1783 comme Manufacture Royale.

La Manufacture occupe tout le fond de la vallée, de la Mairie au 3ème passage à niveau SNCF sur un périmètre de 14ha. Il y a plus de 36 bâtiments où s’affairent plus de 1300 ouvriers pendant les années les plus prospères. Le plus grand bâtiment a une longueur de 110 m éclairés par 342 fenêtres.

La manufacture est une ruche grouillante de monde, bruyante en raison du fonctionnement de diverse machines à imprimer et à nettoyer.

p7La vallée est pleine de couleurs des toiles suspendues ou étendues que l’on voit au loin comme un signal, une enseigne multicolore.

Il faut se rendre compte des nombreuses étapes à franchir pour arriver au produit fini d’une toile imprimée avec des motifs qui le plus souvent sont floraux, exotiques, puis à partir des années 70 avec des scènes à personnages en moins grand nombre.

11 étapes du dessin initial à l’impression finale.

Pas moins de 34 minéraux ou plantes diverses nécessaires pour obtenir les bonnes couleurs.

Plus de 38000 motifs différents sont ainsi sortis des tables à dessins de Jouy.

Oberkampf parcourt tous les jours les ateliers et veille aux moindres détails du dessin de départ à la vente du produit finit.

Oberkampf est perfectionniste et aime la chose bien faite. Il cherche la meilleure qualité plutôt que la grande quantité.

A l’encontre de son penchant naturel il s’oblige à faire des relations publiques pour promouvoir l’entreprise et cela sans a priori vis-à-vis de ses invités. C’est ainsi que se succéderont à Jouy la plupart des ministres de Louis XVI, Necker, Calonne les révolutionnaires dont Couthon surnommé « la panthère » , des délégations du Tiers Etat, et Napoléon à deux reprises et avec qui il converse longuement.

La Manufacture devient la troisième entreprise de France tant par l’importance de ses capitaux que par le nombre d’ouvriers, justes après la Manufacture des glaces de Saint-Gobain et les Mines d’Anzin.

Elle rayonne dans le monde entier et vend ses produits dans plus de 17 villes étrangères et dans toutes les cours royales.

Pour visualiser l’importance de la manufacture voici :

5) Précurseur social

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Gouache de Pierre-Antoine Labouchère, 1845.

Oberkampf considère que son travail est une œuvre. Une œuvre artistique, technique mais aussi sociale.

Pour ce dernier point il tire la leçon des épreuves qu’il a endurées dès son plus jeune âge comme travailleur. Il applique aussi ses convictions acquises au fil des ans, influencé par la culture protestante dans laquelle il a été élevé, et par l’esprit des lumières qui le marque fortement. Il engage toute une série de mesures concrètes et tout à fait novatrice à ce moment-là.

Quelques exemples :

-il encourage différentes formes d’épargne qui peuvent atteindre jusqu’à 10 % du salaire pour permettre à ses d’ouvriers et d’acquérir ou de construire un logement.

-Il consent des prêts obligataires à taux faible remboursables en numéraire et en nature avec le prix de vente de gravure effectuée en dehors des heures de travail

– Pour les plus nécessiteux ce sont des avances remboursables sans intérêt

-Il met en place une formation professionnelle, d’autant qu’il n’y a pas d’école communale avant 1800. Les jeunes à partir de 12 ou 14 ans peuvent bénéficier d’un contrat de huit ans pendant lequel ils sont payés.

A l’époque il n’y a pas de secours organisés par la collectivité hormis ceux provenant de l’Eglise mais qui restent insuffisants.

La Manufacture délivre des soins médicaux aux ouvriers de la Manufacture mais aussi aux indigents de la commune. Elle organise des campagnes de vaccins contre la variole, la petite vérole, qui se manifeste par des pustules purulentes sur tout le corps. Les morts sont nombreux. Et il faut convaincre une population hostile qui ne comprend pas, je cite : « comment on peut donner un mal pour procurer un bien ».

À Jouy la majorité des ouvriers sont alphabétisés. Contrairement à des idées reçues 7 sur 10 sont français et originaire de la région, pourcentage peu habituel dans les autres manufactures qui recrutent de nombreux étrangers. 23 % des ouvriers sont la depuis plus de 10 ans. 23 % depuis plus de 20 ans. Et 10 % depuis plus de 30 ans.

On parlerait aujourd’hui de paternalisme. C’étaient en fait les prémices des lois sociales qui viendront plus tard.

6) Le créateur d’images

Oberkampf utilise l’impression sur textiles comme autant d’images pour toucher un public.

Tout comme le dessin, la peinture, depuis longtemps ; et, de nos jours, la photo, la vidéo et le cinéma.

Il attache une grande importance au dessin sur papier, qui permet l’empreinte sur papier avant l’impression sur toile. Le dessin doit frapper le public et être conforme aux impératifs techniques au moment de l’impression. Il dessine parfois lui-même.

Oberkampf est à la fois artiste, technicien et commerçant.

Il suffit de regarder attentivement les toiles exposées au Musée de Jouy ou ailleurs, pour comprendre ce travail méticuleux à la fois artistique et technique. On peut aussi utiliser l’application numérique « Toilesdejouy » sur les tablettes ou les téléphones portables pour zoomer d’un doigt sur les détails. La toile de Jouy est faite pour être vue de près. N’oubliez pas qu’elle servait de vêtements, de tissus d’ameublement, ou de tentures.

Je ne vous parlerai pas de la prodigieuse créativité d’Oberkampf et de ses dessinateurs ni de la vaste palette des thèmes évoqués dans les toiles de Jouy. D’autre conférencier le feront et le sujet est largement abordé dans mon livre.

J’évoquerai seulement un thème : les images d’actualités.

Oberkampf a compris la force que donnait la mise en images de l’actualité, voire de l’actualité controversée. Et en bon entrepreneur il a compris leur impact commercial.

Quelques exemples :

Photo Louis XVI rend hommage à la liberté (1790)

p9Nous sommes en 1790 après la révolution et la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, qui sonne le pont de départ de la révolution. Louis XVI est assis en armure romaine. Il accueille la Liberté (au milieu) accompagné de Mars, Minerve, Mercure et d’un citoyen à la tricorne tricolore. Il s’agit d’une toile de JB Huet initialement consacré à la religion et transformée pour l’occasion. La liberté et les symboles révolutionnaires ont remplacés les symboles royaux et religieux.

Cela n’a pas empêché l’exécution de Louis XVI le 21 janvier 1793.

Photo Le Mariage de Figaro

p10Autre exemple dans le domaine de la culture. Nous sommes en 1784.La pièce de Beaumarchais est encore controversée. Elle avait été interdite plusieurs années de spectacle par le cardinal de Paris et considérée par Louis XVI comme, je cite : « détestable ».

 

 

 

 

 

Photo l’Hommage de l’Amérique à la France

p11La toile date de 1783 à la fin de la guerre d’indépendance. L’intervention d’un corps expéditionnaire français conduit par Rochambeau et Lafayette en 1778 avait été très critiquée par la cour.

L’Amérique est personnifiée par une femme drapée coiffée de plumes d’indiens. Un personnage brandit un bonnet phrygien. En face la France est représentée par une femme couronnée.

Au terme de ce rapide portrait je ne voudrais pas que vous pensiez qu’Oberkampf était sans défauts. Je pense qu’il avait les défauts de ses qualités. Dominant certainement, calculateur sans doute, sûr de sa supériorité probablement. En raison même de sa personnalité il fait partie des hommes qui font l’histoire et qui demeure vivant.

7) L’Homme moderne

 Le conseil municipal de Paris baptise en 1864 une rue de Ménilmontant du nom de l’entrepreneur et une station de métro porte son nom.

Au fil de mon enquête j’ai découvert un homme qui incarne des valeurs et des prises de positions étonnamment actuelles. J’en retiendrais six :

1) Un simple travailleur immigré peut à force de volonté, de courage, et de créativité, réussir.

2) La réussite économique peut aller de pair avec une politique sociale.

3) Le progrès passe par l’imagination, et l’innovation technique, dont je n’ai pas parlé mais qui faisait l’admiration même des anglais.

4) Le développement économique est facilité par l’ouverture des frontières et non par le protectionnisme (dialogue musclé avec Napoléon)

5) Il importe de rester soi-même avec chevillé au corps une ligne directrice. Pour Oberkampf la ligne est : réussir son entreprise. Et cela quelques soient les aléas politiques. Oberkampf est resté lui-même à travers 7 régimes politiques différent : Louis XV, Louis XVI, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration avec Louis XVIII.

6) Enfin être animé par des convictions. Pour Oberkampf la conviction principale est qu’il faut entreprendre c’est-à-dire, je cite : « agir avec d’autres et pour les autres ».On parlerait aujourd’hui d’un entrepreneur habité par une éthique.

E.M.

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