Oberkampf : l’entrepreneur d’avant-garde

Par Etienne Mallet, Président de l’Association des Amis du Musée de la Toile de Jouy

 

S‘habiller d’indiennes est un délit. Il faudra attendre 73 ans, en 1759, pour que leur importation et leur impression soient autorisées. Après le temps de la prohibition, c’est celui de l’engouement passionné pour ces toiles de coton colorées venues d’Inde. « Je me suis faire cette indienne… mon tailleur m’a dit que les gens de qualité était comme cela le matin » clame fièrement le Bourgeois gentilhomme de Molière. A Jouy-en-Josas, les planches à imprimer vont bientôt battre leur plein et les artistes copier ou s’inspirer des plus beaux motifs.

La manufacture royale fabrique des milliers de pièces d’une grande variété : fleurs exotiques opulentes et richement colorées qui habillent les aristocrates ou enjolivent les tentures de leurs demeures ; fleurettes des champs qui vont faire la gloire des tissus provençaux ; personnages et scènes, reflets des événements marquants de l’époque.

La Toile de Jouy vogue sur deux modes : l’enthousiasme suscité par la nature et l’exotisme, sources d’inspiration et de richesse esthétique ; l’intérêt pour l’actualité quotidienne, finement dessinée en fresques de camaïeux bleu, violet, rouge, ou noir : mariage de Figaro, voyages du Roi, indépendance de l’Amérique, ou fêtes et travaux champêtres etc.

Dans les deux cas, on fabrique des tissus pour l’ameublement mais aussi pour l’habillement. Contrairement à ce que l’on pense souvent, les vêtements et les tentures appelées de Perse (en réalité le plus souvent d’Inde), et non les figurines aujourd’hui plus connues, sont le gros de la fabrication.

 

Volontaire et perspicace

Il débarque de son Allemagne natale à 20 ans, baluchon sur l’épaule, avec quelques connaissances de teinturier acquises dans son modeste milieu familial. Christophe Philippe Oberkampf s’est fait lui-même, contre vents et marées.

Il quitte le giron familial contre le gré de son père. Il claque la porte de son premier employeur parisien qui le traite « d’ouvrier infidèle, cabaleur, et fuyard ». L’homme est volontaire, perspicace et entreprenant. Sa silhouette respire la solidité et une bonté rassurante. Malgré l’hostilité du seigneur et de quelques notables locaux il s’installe en 1760 à Jouy-en-Josas. Il y a la Bièvre et la cour de Versailles. L’eau et le marché, indispensables à son projet d’entreprise.

Oberkampf s’intègre avec une rapidité étonnante. Il s’entoure des meilleurs experts et talents pour lancer la manufacture avec l’objectif sans faille de réussir. Il traverse sans trop d’encombres les différents régimes : Royauté, Révolution, Directoire, Consulat, Empire, avec pragmatisme, mais aussi avec un esprit de tolérance alors peu commun. Il épouse le Siècle des Lumières, adhère aux idées révolutionnaires et fréquente en 1789 les Etats Généraux. Auparavant il avait été naturalisé et anobli par Louis XVI, après assentiment d’une assemblée populaire réunie devant l’Eglise de Jouy-en-Josas.

Dans sa manufacture se pressent toutes les personnalités à la recherche de nouvelles parures ou fascinées par l’ascension irrésistible de l’indienneur et son poids croissant dans l’économie nationale. Les épouses royales et impériales, Marie Antoinette et plus tard Joséphine ; Les ministres Necker, Calonne, Napoléon lui-même à deux reprises, lui rendront visite à Jouy-en-Josas. Même le « terroriste » Couthon membre du Comité de Salut Public fera le chemin. L’entreprise a été déclarée « utile à la République ». Oberkampf veut dire en allemand : au dessus de la mêlée.

« La vertu réside dans le travail », écrivait le philosophe Kant. C’est aussi l’éthique du très protestant Oberkampf. L’action, au service de la manufacture et de ses employés, est pour lui salvatrice. Il recommande : « pour gagner la confiance de tous les ouvriers, soyez justes et honnêtes, plutôt trop doux que trop durs ». La plupart seront fidèles de père en fils.

Pour lancer une aide sociale encore balbutiante :

Il organise des distributions gratuites de pain et de viandes pour les plus démunis ;

Fait dispenser des soins médicaux et des séances de vaccins antivarioliques dans le village ;

Met en place une politique de logement en encourageant ses ouvriers à faire des heures supplémentaires pour devenir propriétaires.

Mais des honneurs, ou les attitudes ostentatoires, il en voudra le moins possible. Il reçoit la Légion d’honneur des mains de Napoléon mais refuse d’être nommé Sénateur. Au journaliste du Parisien qui sollicitait un entretien, il répond : « il m’a toujours répugné d’être exposé à la publicité ».

 

Troisième entreprise de France

Celui qui n’était qu’un travailleur immigré est devenu un patriarche respecté. Avec une autorité naturelle il fait travailler ensemble des artistes comme Jean Baptiste Huet, des savants comme Berthollet, des dessinateurs, graveurs, imprimeurs, teinturiers, coloristes, pinceauteuses. Le métier d’indienneur  est un métier d’artisan chef d’orchestre qui requiert des compétences multiples à la fois artistiques et techniques. Oberkampf en fait un artisanat et une industrie, sans sacrifier ni l’un ni l’autre.

Il joue très vite la carte internationale, pour ses approvisionnements en toile de coton comme pour ses exportations. Il voyage beaucoup. Londres en priorité,  mais aussi à travers toute l’Europe : La Haye, Genève, Barcelone, ou Gênes. Il achète la matière première (toile de coton, et ingrédients variés pour les couleurs), vend ses produits, se tient au courant des dernières nouveautés techniques et des tendances des marchés. C’est la vision internationale de l’entreprise.

Après le blocus continental en 1806, qui interdit à nouveau les importations de toiles, l’entrepreneur construit sa propre filature à Chantemerle (Essonne) non loin de Jouy-en-Josas, dont il confie la direction à Emile (prénom rousseauiste) son fils. C’est l’intégration verticale de la fabrication : du tissage à l’impression.

 Libre échange et centralisation de moyens de productions sont alors des idées neuves en France. L’industrie textile était plutôt décentralisée et parcellisée. Oberkampf voit hors des frontières et bâtit une grande fabrique de 114 mètres de longueur avec une organisation du travail rigoureuse et unifiée sous son commandement.

 Sa gestion est un cas d’école. Il introduit la comptabilité en partie double et l’inventaire annuel. Il fait évoluer ses stocks au gré des fluctuations des cours, anticipe les crises d’approvisionnement, bulles ou assèchement du marché, vend et achète au bon moment grâce à ses nombreuses connexions à l’étranger. Il s’appuie sur les financiers de la Haute Banque, et en particulier la Banque Mallet, doyenne des banques françaises (ses deux filles épouseront deux frères Mallet) pour assurer sa trésorerie ou investir dans les dernières technologies et machines à imprimer. Il invente l’assurance incendie pour couvrir ses locaux et machines.

Oberkampf crée à Jouy-en-Josas un véritable laboratoire de chimie en recherche-développement pour toujours être à la pointe des innovations, qu’il s’agisse des rouleaux en cuivre pour imprimer ou des combinaisons à base de plantes  nécessaires à l’obtention des meilleures couleurs. Monge, Gay-Lussac ou Chaptal fréquentent la manufacture.

 L’entreprise est prospère et assure une rentabilité moyenne annuelle du capital investi de 33% jusque dans les années 1806. À l’époque napoléonienne la manufacture de Toile de Jouy est la troisième entreprise de France, après les Mines d’Anzin et la manufacture des glaces de Saint-Gobain. Elle emploie jusqu’à 1300 personnes.

 

La grande industrie du luxe

Oberkampf incarne, dès le XVIIIème siècle :

Un type d’entrepreneur nouveau à la fois producteur, commerçant et employeur de salariés, alors que le mode de fabrication féodale n’a pas encore complètement disparu ;

Un type social nouveau que Marx qualifiait de « réellement révolutionnaire », comme le souligne l’historien Serge Chassagne ;

Un pionnier qui contribue au démarrage de la grande industrie française.

Il porte au plus haut son métier, qui est d’abord un art. Il préfigure en cela la grande industrie du luxe française. A la charnière du XVIIIe et du XIXe siècle, les toiles peintes sont des produits de luxe. Elles sont considérées comme indispensables à la parure vestimentaire ou au décor de son environnement quotidien. Malgré son rayonnement international, la manufacture de Jouy-en-Josas refuse une production de masse qui se ferait au détriment d’un produit de tradition et de qualité artisanale.

Les guerres napoléoniennes et les invasions étrangères de 1814 et 1815 ont raison de cette formidable épopée. Le créateur de la Toile de Jouy s’éteint en 1815. La manufacture lui survivra cahin-caha encore 28 ans.

En hommage, les édiles parisiens attribueront son nom à une rue de Ménilmontant et à une station de métro.

Mais l’aventure humaine, artistique et industrielle de ce personnage hors du commun demeure à travers les toiles encore détenues chez les particuliers à travers le monde et les collections conservées au Musée de la Toile de Jouy à Jouy-en-Josas (Yvelines).

11/08/2010

 

Parmi les ouvrages de références :

  • Serge Chassagne « Oberkampf un entrepreneur capitaliste au siècle des Lumières » éditions Aubier, 347 pages.
  • Anne de Thoisy-Dallem « Le Musée de la Toile de Jouy », catalogue illustré, 96 pages, 54 rue Charles de Gaulle 78350 Jouy-en-Josas.

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