« Jouy et Versailles » ou « La manufacture et le château »

Par Anne de Thoisy-Dallem, ancienne conservatrice du musée de la Toile de Jouy

 

Jouy-en-Josas, qui fait dorénavant partie de la communauté d’agglomération de Versailles Grand Parc, a, depuis le XVIIe siècle, partie liée avec le domaine royal de Versailles. Au temps du grand Roi louis XIV, une partie du territoire de ce qui était alors un hameau se situait dans le parc de chasse de sa majesté (sur l’actuel golf de la Boulie).

La fameuse manufacture des Toiles de Jouy (1760-1843), implantée à l’initiative de l’indienneur allemand Christophe-Philippe Oberkampf, aidé financièrement par le suisse du Roi au contrôle général des finances à Versailles, Antoine Guerne de Tavannes, va avoir des relations régulières avec le château et la ville de Versailles pendant toute la fin du XVIIIe siècle et le premier quart du XIXe siècle.

Oberkampf, d’abord recruté en Suisse par un certain Cottin pour travailler dans la fabrique de ce dernier au Clos Payen (quartier de l’Arsenal à Paris), décide en effet de s’établir à Jouy-en-Josas, tout près de Versailles, sur les bords de la Bièvre en raison de la qualité des eaux de ce cours d’eau, propices à son industrie, et de la proximité de la Cour.

D’après Henri Clouzot (Histoire de la manufacture de Jouy et de la toile imprimée au XVIIIe siècle, Paris, Editions G. Van Oest, 1928), « Oberkampf avait eu un trait de génie en s’établissant aux portes de Versailles, à quelques lieues de Paris. A une époque où il était de mode de s’intéresser à l’industrie du Royaume, où chaque grand seigneur protégeait plus ou moins une manufacture, toute la belle société vint visiter l’atelier de Jouy [….]. Les femmes s’extasièrent sur cette jolie industrie, si propre et si pimpante, qui multipliait sous leurs yeux des flots de robes, de mouchoirs et de tentures, et, de loin, en découvrant sur leur route les prairies de Jouy diaprées par les pièces à l’étendage de couleurs aussi vives que les champs de tulipes de Hollande, elles faisaient arrêter leurs carrosses et couraient demander à Oberkampf une parure nouvelle.

Un jour, c’est la Duchesse de Choiseul qui vient faire copier un grand dessin de meuble. Le Duc de Gontault fait reproduire une toile de l‘Inde avec une telle fidélité que toute la cour reste quelque temps dans l’erreur. Une grande dame ayant vu se déchirer sa robe de perse, accourt à Jouy pour faire réparer le malheur : la précieuse étoffe est imitée jusqu’à l’illusion. Les enfants de France, le comte d’Artois et son frère le Comte de Provence, prennent plaisir à visiter les ateliers, et s’essayent à imprimer. La jeune dauphine Marie-Antoinette, à peine plus âgée que ses beaux-frères, vient se promener dans les jardins de la manufacture et entendre parler allemand par Oberkampf et ses compagnons. Trianon, Saint-Cloud, Bellevue, Montreuil, d’autres résidences royales, sont décorées d’indiennes de Jouy. On imprime sur des percales de l’Inde des robes de 7 aunes et demie, qui valent jusqu’à 240 livres !

On peut lire aussi dans le Mémorial de la Manufacture de Jouy écrit par Gottlieb Widmer, neveu d’Oberkampf et la petite fille du manufacturier Nathalie Labouchère (d’après les souvenirs de Widmer qui travaillait avec Oberkampf) :

pp.85 et 86 : « Dans la belle saison, le voisinage de Versailles amenait beaucoup de monde à Jouy, le dimanche surtout. C’était pour les uns un but de promenade et pour les autres un rendez-vous chez Monsieur Oberkampf. Le Salon de la manufacture se remplissait de ceux qu’on retenait à dîner (on dînait à deux heures).

Afin de procurer à ces réunions hebdomadaires une agréable récréation, M. Rordorf avait organisé des concerts d’artistes de Versailles de telle sorte qu’il eut été difficile d’en entendre de meilleurs.

M. Louis Rordorf était grand amateur de musique, M. Oberkampf ne l’aimait pas moins et Madame Oberkampf était musicienne elle-même. Pour leur être agréable aussi bien qu’à la société qu’ils recevaient chez eux, il imagina de réunir un certain nombre des meilleurs musiciens de la chapelle du Roi dont plusieurs étaient ses compatriotes et de les faire venir à Jouy, le dimanche, pendant la belle saison, pour dîner à la manufacture et jouer ensuite des symphonies dans la salle à manger transformée en orchestre.

Parmi les exécutants, tous suisses ou allemands, se trouvait Kreutzer le père du célèbre violoniste et le précoce virtuose lui-même qui à peine âgé de 11 ans préludait déjà d’une manière remarquable à sa future renommée. Un jour Monsieur Oberkampf, pour l’encourager, lui fit présent d’un beau violon. C’était le premier que le jeune artiste eut en sa possession, ce dont il fut enchanté. Il garda toujours un souvenir reconnaissant de cet incident car lorsqu’il fut parvenu au premier rang des maîtres de son art, il se plaisait à le rappeler en disant que le violon d’Oberkampf lui avait porté bonheur. »

A la page 122 du Mémorial pour l’année 1789, on lit encore qu’Oberkampf se rendit régulièrement à Versailles pour suivre les importants évènements de ces années-là : « Je vais souvent avec Monsieur Philippon aux Etats généraux depuis 9 h jusqu’à 2 heures pour entendre nos orateurs. Le nombre de ceux qui sont remarquables est très grand. Je trouve cela infiniment plus intéressant que les plus beaux opéras et les entends avec beaucoup de plaisir. »

 

 

 

1 Souvenirs rapportés par le Comte d’Artois lui-même, en juin 1816, dans sa visite à la manufacture de Corbeil. La dauphine avait perdu à Jouy une montre qui lui fut ramenée par le précepteur des enfants d’Oberkampf. Un dessin de mouchoir de 1773 ou environ, alternant les lys et les roses et marqué d’une couronne fermée semble se rapporter à ces visites.

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